चंद्र

 

Au lever du soleil, nous débarquons dans l’île que l’on nomme Alastyn. Devant nous se dresse une paroi abrupte de trois cents toises de haut. Nous sommes au pied d’un inselberg dont la moitié est battue par les flots. C’est sur son plateau que se trouve notre destination : le palais d’Alastyn. L’essentiel de ce que j’en sais je l’ai appris à la bibliothèque d’Alexandia.

Une longue marche nous attend, car il nous faut rejoindre le bas de la rampe d’accès au domaine royal.

D’un peu moins de trois heures après notre débarquement, arrivé à la moitié de la rampe, j’ai constaté que ses parois sont aussi abruptes que celles de l’inselberg, et que sa chaussée en marbre bâtard a bien la consistance d’une route de terre. Je m’approche précautionneusement du bord et me heurte à une barrière souple, invisible, faisant office de garde-corps, ce que je trouve judicieux à cette hauteur..

Nous reprenons notre ascension vers le haut de la rampe.

À soixante-dix toises du sommet, je distingue parfaitement les tours et le portail. La rampe s’interrompt à cinquante toises de la paroi de l’inselberg. Un pont d’une seule arche, qui semble de cristal opaque, les relie. Nous nous y engageons. À huit toises, je vois des gardes sortir de la tour à notre droite, se répartir sur la largeur du pont et baisser leurs lances. Je me tourne vers mon compagnon et lui dit : « Bientôt les choses vont se compliquer ». Bhediya opine. Nous, nous dirigeons calmement vers eux, nous arrêtons à une toise.des gardes.

« Bonjour ! »

Les cinq gardes se rassemblent, toutes les lances se dirigent vers Bhediya ; un officier s’avance vers nous, me dévisage longuement en silence, puis de mauvaise grâce me rend mon salut.

« Bonjour… qu’est qui vous amène au Domaine royal ?

— Mon compagnon et moi-même souhaitons une audience. »

L’officier éclate d’un rire forcé.

« Vous plaisantez ? Une audience royale à un loup monstrueux, noir comme la nuit, aux yeux de braise, qui doit mesurer quatre pieds de haut six de long, huit avec la queue, et peser dans les deux cents livres !

— Excusez-moi, voudriez-vous m’indiquer votre grade afin que je ne commette point d’impair.

— Je suis le lieutenant Ilteram !

— Merci lieutenant, je conviens que mon compagnon est quelque peu déroutant, mais vous remarquerez qu’il ne manifeste aucune agressivité envers vous ou vos hommes. J’ai entendu vanter l’hospitalité alastyne et son pacifisme.

— Dernièrement, des étrangers lourdement armés se sont introduits sur notre île, nos mesures de sécurité sont donc renforcées, et de toute façon un loup… géant n’a rien à faire au Domaine royal !

— Lieutenant Ilteram, je vous prie de bien vouloir transmettre à Son Altesse Royale que mon compagnon et moi demandons l’hospitalité et une audience, au nom de Dana.

— Dana est votre nom ?

— Non ! lieutenant, mon nom n’a pas d’importance pour cette demande, veuillez faire connaitre ma demande telle que je l’ai formulée.

— Ne bougez pas ! »

Le lieutenant retourne à la tour. Nous ne risquons pas de bouger avec les cinq lances toujours pointées sur Bhediya. Quoique ? Je me demande s’il ne serait pas capable de les terrasser.

Arrivé à la tour, il pose la main sur un sigle étrange et reste immobile. D'après Bhediya, tout est magique au Domaine royal, nul besoin de magiciens, la pierre des bâtiments est emplie de magie. Les sigles permettent à des non-magiciens d’activer la magie des pierres. Chaque sigle correspond à une action, mais pour actionner un sigle il faut y avoir été habilité.

Quelques minutes plus tard, le lieutenant revient vers nous, l’air perplexe.

« L’hospitalité vous est accordée, à tous deux, mais vous seul serez reçu en audience, votre loup demeurera enfermé pendant que vous serez reçu.

— Excusez-moi lieutenant, mais ce n’est pas mon loup, nous sommes justes compagnons de voyage ! Bhediya, approuves-tu cette offre ? »

Bhediya m’ayant communiqué son accord, je le transmets au lieutenant qui nous prie de le suivre. Lorsque je franchis le portail. Mon bagage – des sacoches cavalières en toile – qui lévite habituellement à six pouces du sol, tombe. De cette faible hauteur, il n’y aura pas de dégâts.

 « Le portail désactive toute magie étrangère, m’annonce, ravi, le lieutenant Ilteram avant d’ajouter : le sergent Seaghdh va vous escorter jusqu’au palais ! Il est protégé par magie et détient un artefact capable de foudroyer le loup… ou vous ! »

Sur ces entrefaites, avec ses hommes, il regagne son poste de garde, alors qu’un cavalier venant de l’arrière de la tour à notre gauche m’interpelle.

« Bonjour,, vous montez ? »

Demande-t-il en désignant un cheval sellé dont il tient les rênes.

« Ou devons-nous prendre une voiture ?

— Je monterai avec plaisir une si belle bête. »

Dis-je en ramassant mes sacoches.

« Il faut excuser le lieutenant Ilteram, il vient de perdre son frère... Il a été tué avec tous les membres de sa patrouille, par des monstres qui accompagnaient une troupe étrangère. Vous comprenez pourquoi un étranger accompagné d’un animal monstrueux ne l’incite pas à l’amabilité. »

M’informe le sergent pendant que j’attache mes sacoches sur le pont de la selle, enfourche la monture et ajuste la longueur des étrivières.

« Jecomprends, n’ayez crainte ! J’ai constaté que, malgré son animosité, il respecte les consignes qui lui sont données.

— C’est un excellent officier… J’ai ordre de vous conduire au palais dans les meilleurs délais. Une heure de galop est dans vos cordes ? Votre loup pourra suivre ?

— Cela me convient ! Bhediya n’est pas mon loup, mais il suivra le train.

— Une dernière chose, le loup doit voyager entre nous… S’il s’éloigne ou devient agressif, j’ai ordre de le foudroyer. »

Précise le sergent en manœuvrant pour placer sa monture à la droite de Bhediya.

J’amène la mienne de l’autre côté en admirant le dressage de ces chevaux que l’on amène à deux coudées de Bhediya sans qu’ils se dérobent ; ce dernier pense que la magie est à l’œuvre.

Le sergent met sa monture au trot, la mienne l’imite sans que j'aie à intervenir, Bhediya a démarré simultanément, restant bien entre les deux chevaux.

« Le palais est à huit lieues d’ici, il se trouve à une lieue du bord ouest du domaine. »

M’informe-t-il avant de lancer son cheval au galop. Le mien prend la même allure, Bhediya se maintenant à la place qui lui a été assignée.

La route traverse des vergers, des champs, des près, séparés par des haies, où paissent des chevaux, ainsi que du bétail de diverses espèces. Puis nous longeons une chênaie dont les glands nourrissent des porcs noirs. Plus à l’est, au-delà d’une prairie, j’aperçois une grande forêt d’épineux peu à peu remplacés par des feuillus. Nous passons devant trois domaines agricoles – bâtiments d’habitation, écuries, étables, bergeries ou chèvreries, granges et silos – devant lesquels, à notre approche, des animaux de basse-cour s’égaillent.

Une demi-heure plus tard, nous entrons dans la ville, nos chevaux passent au trot, le sergent Seaghdh entame la conversation.

« Le palais est à une lieue de l’entrée nord de la ville par laquelle nous sommes arrivés… Toutes nos rues sont larges de trois toises, sauf l’allée royale sur laquelle nous chevauchons qui en fait six.

— Pas celles des bas quartiers ?

— Il n’y a pas de bas quartiers au domaine royal.

— Je ne vois pas de caniveaux ?

— Ils sont souterrains. L’infrastructure de la ville date des bâtisseurs… La ville est magique, lorsque nous construisons un nouveau bâtiment les architectes demandent à la pierre d’amener de l’eau – parfaitement saine s’il vous plaît ! – à tel ou tel endroit, ou de l’évacuer à tel autre.   

— Fantastique !

— Non, magique !»

 Répond-il, me regardant d’un air amusé avant de poursuivre.

« Dans les fermes, les fumiers sont mis dans des fosses en pierre qui les transforment en compost et éliminent les rejets. »

Les constructions d’un à trois niveaux sont toutes de pierre blanche, à toit plat avec terrasse. Sur l’allée du roi, à l'exception d'une hostellerie à la porte nord de la ville et d'une autre auprès du palais, m’informe le sergent Seaghdh, il n’y a que des résidences. Mais dans les rues perpendiculaires, j’aperçois des tavernes, auberges, échoppes d’artisans et toutes sortes de commerces reconnaissables à la couleur de leurs volets et enseignes. Le bleu étant réservé aux habitations, chaque corporation a la sienne. Régulièrement, j’observe différents sigles magiques incrustés dans certains murs.

Le soleil est au zénith (1), ce qui explique sans doute le petit nombre de personnes que nous croisons, mais pas leur indifférence à la présence de Bhediya. Le sergent m’explique que c’est l’avantage du sentiment de sécurité que sa simple présence implique auprès de la population du domaine royal.

Un mille avant d’y arriver, nous commençons à distinguer le palais, qui ressemble beaucoup plus à ceux de mon pays qu’à ceux de les contrées de Shanyl et Shanya. Il m'apparaît tel que décrit dans le livre d'Aoife Nic Aonghusa.

Lorsque nous franchissons l'entrée, je ressens une légère résistance semblable à la traversée d’un rideau d’air... plus épais. Voyant mon interrogation, le sergent Seaghdh m’explique que depuis que la présence de groupes étrangers armés a été signalée, la protection du palais a été activée « à son niveau minimum… pour le moment ».

La perspective est spectaculaire, je suis ébahi. Mélusine m’avait dit : « À la fin de ton voyage tu pourras admirer Dé Chich Danann ». Nous entrons dans une cour immense, le sergent me la décrit fièrement.

« Vous voyez le long du muret une allée de marbre bâtard gris, large de dix toises, sa vocation est essentiellement défensive. Bien que nous imaginions mal comment des ennemis pourraient parvenir jusqu’au palais, les bâtisseurs ont prévu un système de défense. En cas d’attaque, un rempart de cinq toises de large et de six de haut s’élève, il reste une allée de cinq toises pour la circulation d’engins de défense. Nous expliquons cela à tous les étrangers, afin que d’éventuels espions puissent en informer leurs supérieurs. Nous préférons la dissuasion à la guerre. »

Quatre cavaliers se joignent à nous jusqu’à un escalier monumental permettant d’accéder à la terrasse. Plus nous progressons, plus je vois les dômes comme une poitrine avec ses aréoles ambrées et ses mamelons fièrement dressés. Je soupire Dé Chich Danann.

Le sergent et l’un des gardes mettent pied à terre, puis confient les rênes de leurs montures à l’un des autres gardes. Je les imite. Aussitôt les trois cavaliers repartent, emmenant nos montures. Le sergent, le garde, Bhediya et moi montons les marches, entrons dans le bâtiment, et empruntons le corridor desservant l’aile est.

Nous le quittons par la droite, nous engageant dans un vestibule – profond de trois toises – desservant trois portes, une frontale et deux latérales. Le sergent Seaghdh ouvre celle de gauche. Il nous fait entrer dans une pièce, de deux toises sur trois dépourvue de fenêtre, éclairée par une lueur provenant du plafond. Le sergent applique la main sur un sigle identique à celui utilisé plus tôt par le lieutenant Ilteram.

Une vingtaine de secondes plus tard, il m’informe que si nous sommes d’accord le loup restera dans cette antichambre avec le garde, auquel il remet ostensiblement l’artefact. Bhediya me renouvelle sa confiance dans ma capacité de persuasion et se couche au pied d’un banc de marbre ambré sur lequel je pose mon bagage. Le sergent et moi ressortons. Il me guide vers la porte à deux battants barrant le fond du vestibule, en ouvre le battant droit et me cède le passage.

J’entre. Le sergent me suit, il s’efface pour laisser sortir trois ménestrels, puis referme le battant derrière lui, avant de monter la garde devant la porte.

C’est sans surprise que j’avance dans une salle immense, d’environ huit toises sur cinq, le gigantisme des lieux transparaît tout au long de la description du palais faite par Aoife Nic Aonghusa.

Des tables recouvertes d’un chemin de lin blanc, brodé d’arabesques noires et dorées, ont été dressées pour quarante convives. Elles sont disposées en forme de U, afin de laisser un espace libre au centre et qu’aucun d’entre eux ne tourne le dos aux autres.

Le rôt (1b) vient d’être servi. Un silence s’installe pendant ma progression dans la pièce. Les femmes sont les premières à le rompre par des chuchotements.

J’ai l’habitude de la réaction que ma vue provoque. Je suis torse nu, vêtu d’un pantalon de soie dorée, je porte des bottes de cuir rouge et un ruban enroulé autour de la taille. Trentenaire, je mesure cinq pieds et cinq pouces. Ma poitrine est développée, mes hanches étroites. Mon torse et mon visage sont glabres. Ma peau a la couleur, ambrée rougeâtre, du miel de cerisier dont elle aurait également le goût. Mes cheveux aile de corbeau tombent sur mes épaules, encadrant l’ovale d’une face juvénile aux traits délicats. Sous de fins sourcils, mes yeux en amande aux longs cils sont le berceau d’un nez droit, à base légèrement élargie, justement proportionné qui surmonte une bouche charnue.

L’ensemble me confère une silhouette androgyne d’une beauté étrange souvent qualifiée de divine, parfois de démoniaque, qui trouble les femmes et intrigue ou perturbe les hommes.

Le roi se lève. Bien qu’il n’y ait jamais eu de table haute en Alastyn, et que tous soient assis sur des cathèdres en bois de rose, je n’ai pas le moindre doute. Non seulement une aura d’autorité émane de lui, mais les arabesques sur ses bras – que laissent apparaître les taillades des manches, dépourvues de doublures, de sa chemise – révèlent sa condition.

« Soyez bienvenu étranger, vous qui réclamez l’hospitalité… Au nom de Dana, ce qui en cette demeure n’est plus arrivé depuis plus d’un siècle », dit-il, manifestement intrigué par cette demande. 

Je m’incline face à lui, paumes jointes devant le chakra du cœur.

« Namasté. Je vous remercie, majesté. Mon maître, Vâtsyâyana, m’a enseigné qu’il est bon pour s’adresser à une grande lignée de se réclamer de sa fondatrice… Mais je ne m’attendais pas à rencontrer autant de Tuatha Dé Danann. »

Le roi d’un geste m’invite à expliciter.

« Dana eut de nombreux enfants, certains furent les plus studieux, les plus savants, les plus sages, elle les qualifia de “Lumineux” et marqua leurs chairs des signes de leurs pouvoirs. C’est la lignée à laquelle vous appartenez, ainsi que votre reine, précisé-je, namasté ».

Lorsque je m’incline devant cette dernière, les arabesques brasillent sur ses bras nus.

« D’autres furent plus turbulents, plus fiers, plus aventureux, Dana dut si souvent leur tirer les oreilles qu’elles s’allongèrent, elle les appela “Alfes lumineux”. Elle leur fit don de l’éternelle réincarnation, ou les y condamna (les récits divergent sur ce point), les privant ainsi de mokṣa (2) à l’exception des innocents. C’est la lignée à laquelle appartient celle qui siège à votre dextre de même que ses compagnons, namasté », la salué-je

Je me dirige vers l’extrémité droite de la table centrale, où est assise une jeune femme, à laquelle je rends hommage.

« Namasté, d’autres encore furent plus secrets, plus travailleurs, plus industrieux, Dana leur accorda une petite taille afin qu’ils puissent plus facilement atteindre les minerais dont ils auraient besoin, et une très grande force pour qu’ils puissent les extraire. Dana les nomma “Alfes noirs”, car souvent ils vivraient sous terre. C’est la lignée à laquelle appartient cette damoiselle. »

L’homme attablé entre ces deux dernières se lève et demande avec une certaine agressivité :

« Et les Orcs, ce sont aussi des enfants de Dana ? »

Il s’agit manifestement d’un militaire rude et probablementbrutal. Je m’incline devant lui :

« Namasté… Non ! Les Orcs ne sont pas des enfants de Dana. Enfin pas au sens des Tuatha Dé Danann, bien que Dana les ait imaginés. Elle a menacé, les plus turbulents des jeunes Alfes lumineux, de méchants monstres qui n’existaient pas. Le plus insouciant d’entre eux leur a donné vie. “C’était pour voir”, s’est-il excusé. »

L’homme jette un regard furieux à sa voisine, le roi intervient :

« Despote Niall ! Vous êtes sous mon toit ! » lui intimant de se rasseoir.

« Pourquoi dites-vous, “pas au sens des Tuatha Dé Danann” ? » reprend-il.

Une guerrière se lève. Vêtue d’une armure de cuir noir, avec corset, spallières, brassards, jupe, grèves et sandales, elle me fait penser à une valkyrie. D’ailleurs un diadème dont les paragnathides (3) sont décorées d’ailes est posé devant elle sur la table. Avant que je ne réagisse elle intervient :

« Roi Liam, “le dire (4) de Dana” nous conte qu’après avoir été expulsée par une singularité, Dana a tout créé. Elle est donc la mère de toutes les créatures, même si peu sont des Tuatha Dé Danann

Ses voisines opinent de la tête. Le roi reprend la parole :

« Bien sûr ! il est temps, de faire les présentations… Debout dans son armure noire voici Scáthach, druidesse guerrière. Qui partage le commandement d’une armée de femmes, en An t-Eilean Sgitheanach, avec sa sœur Aífe – qui, vêtue d’une cuirasse blanche, se tient à son côté – quand elles ne se le disputent pas. »

J’adresse un namasté muet à chacune, elles me saluent d’un mouvement de tête, puis Scáthach se rassied. Le roi poursuit :.

« À la droite de Scáthach, dans la robe immaculée brodée d’un chêne d’or, Maebd, Bandrui (5) de Shanyl… Son voisin est Mael duc de Shanya… Voici ma bien-aimée reine Eileen… Je suis Liam, roi d’Alastyn. »

En réponse à mes namasté, le seigneur de Shanya se lève brièvement et s’incline, les dames hochent la tête ou sourient. Notre hôte se tourne vers sa dextre, continuant les présentations :

« Venue d’un autre monde, Ainu Sangdragon, princesse d’un peuple qui pour se désigner n’utilise pas le nom d’Alfe lumineux, mais celui d’elfe… Vous avez déjà fait connaissance avec Niall, l’impétueux despote de Shannon. »

Ce dernier se borne à esquisser un vague geste de politesse. Le maître de céans enchaîne :

« En bout de table, arrivée du même monde que son amie Ainu, la princesse Grüchka de la nation naine… À son côté, face à Aífe, mon bras droit et chef des armées, Ardril. »

Liam continue ainsi, énonçant sans la moindre hésitation les noms et qualités des trente autres invités. J’adresse à chacun d’eux un namasté muet. Mon hôte s’assoit et s’enquiert :

« Maintenant, dites-nous qui vous êtes !

— Nombreux sont ceux qui m’appellent Pathik.

— Ce nom a une signification ?

— Oui majesté, dans ma langue tous les noms ont un sens. Pathik veut dire “Voyageur”, mais bien qu’il me définisse assez bien, ce n’est pas le mien. Si, je ne mérite pas celui d’Etash, car c’est la translation de “Lumineux”, j’espère que vous m’accorderez Subash qui se traduit par “Éloquent”. »

Tel un bonimenteur, allant de l’un à l’autre, j’use de ma faconde avec chacun.

« Vous, reine Eileen, j’espère que si plus tard vous parlez de moi vous évoquerez Sajjan, c’est-à-dire “Le bien-aimé”. »

Je questionne le géant blond au regard aigue-marine :

« Duc Mael ! Peut-être me nommerez-vous Vidur, “Celui qui est sage, habile”. »

Je badine avec l’athlétique elfe bronzée dont les cheveux châtains tressés ne cachent pas les longues oreilles pointues.

« Princesse Ainu, il me serait très agréable que vous m’appeliez Raman, “Bien-aimé”, “Plaisant”. »

M’approchant d’elle, j’ajoute sur le ton de la confidence :

« mais il me semble : que cela ne plairait guère à ce jeune capitaine dont le regard ne vous quitte pas, et qui si je ne me trompe a pour nom Flamdir. »

Elle cherche le capitaine des yeux et lui sourit. Comme je m’approche du despote Niall, c’est moi qu’il gratifie de son regard réprobateur.

« Vous, seigneur, sans doute ne me qualifierez-vous pas Yuvaraj ? Et, pourtant je suis bien un “Prince”.»

Il hausse les épaules. Abordant de ma prochaine interlocutrice, je mets un genou à terre :

« Pour vous, Princesse Grüchka, je veux être Saumya afin d’être aussi “Charmant” que vous êtes ravissante », affirmé-je, la faisant rougir.

Je me relève et me dirige vers l’extrémité ouest de la table où siègent les trois druidesses.

« Sage… » dis-je souriant.

Je m’interromps, alors qu’au travers d’une fenêtre un rai de soleil fait briller mes yeux de jais, puis reprends :

« Maebd, m’appellerez-vous Ananga ?

— Peut-être… » réplique-t-elle aussitôt, avec un large sourire.

Je me penche au-dessus de la table et susurre, à cette magnifique femme blonde aux iris céruléens et aux formes pleines :

« c’est l’un des noms du dieu du Désir »

Son rire cristallin retentit :

« peut-être Ananga… peut-être. 

— Scáthach ! »

Mon sourire le plus enjôleur aux lèvres, après un soupir, j’enchaîne :

« Scáthach, mériterais-je que vous m’appeliez Shankar ? »

Scáthach, femme à la peau de porcelaine avec sur les ailes du nez et les pommettes de ravissantes petites taches de rousseur et aux yeux d’un bleu aussi clair que l’eau, se lève, se penche par-dessus la table, me tendant une oreille dans laquelle je murmure :

« Donneur de Félicité. »

Elle se redresse, d’un geste familier de la tête, elle rejette sur ses reins la longue tresse de cheveux cuivrés, qui avait glissé sur son épaule dans son mouvement précédent. Un sourire carnassier s’épanouit sur ses lèvres :

« Sais-tu, bel Aengus, que l’initiation guerrière… et… sexuelle… des héros fait partie de nos attributions ? ... Es-tu un héros ? »

Avant que je n’aie pu répondre, avant que Scáthach n’ait pu s’asseoir, Aífe repousse sa chaise, recule d’un pas, franchit la distance qui nous sépare d’un saut de main, prenant appui sur la table. À peine réceptionnée, elle empoigne ma chevelure, tire ma tête en arrière et me donne un long, très long baiser. Aífe est grande, plus grande de trois ou quatre pouces que son ainée, elle doit atteindre la toise, sa peau moins blanche que celle de sa sœur est dépourvue de taches, ses cheveux bouclés forment une crinière d’un roux flamboyant, mettant en valeur le vert émeraude de ses yeux.

« Voilà comment je veux t’appeler », affirme-t-elle pendant que je reprends mon souffle.

Tout autour de la table, on entend des murmures, certains envieux, d’autres amusés, mais aussi quelques-uns outrés.

Après un aparté avec son roi, la reine Eileen me questionne en souriant:

« Sajjan, vous avez suffisamment démontré que vous méritez ce nom. Vous ne vous êtes tout de même pas réclamé de Dana pour venir courtiser toutes les femmes présentes autour de cette table ? Dites-nous qui vous êtes, d’où vous venez et pourquoi vous nous avez demandé audience ?

— Excusez-moi, majestés, et vous aussi mes seigneurs et gentes dames, je me nomme Chandra, “la Lune”, dans votre langue. »

À ce moment, au milieu de la table est, un homme vêtu de bure se lève et harangue l’assemblée :

« J’ai entendu parler de cet homme, il a séduit, corrompu nos femmes et nos filles. »

Maebd se lève à son tour apostrophant l’homme :

« Vos femmes… vos filles… Ce ne sont pas vos propriétés ! Avant votre arrivée, et celle de vos idées, toutes les femmes du royaume de Shay choisissaient librement leurs compagnons, elles en changeaient aussi souvent qu’elles le souhaitaient, comme le font encore beaucoup de celles de Shanyl, et nos sœurs d’An t-Eilean Sgitheanach. »

Le despote Niall se récrie :

« Mœurs barbares d’illettrés ! »

Simultanément, le Duc Mael vient au secours de sa voisine rétorquant :

« C’est à Alexandia en Shanyl que se situe la plus grande bibliothèque du continent, non en Shannon. »

Scáthach et Aífe se lèvent, portant la main à l’endroit où se trouve habituellement leur cladio. (6)

« † Stop ! Tous ici sont vos alliés, leurs différences ne comptent pas ! † (7) »

L’ordre fut comme un coup de fouet dont l’écho résonne à nos oreilles. Étrangement tous se rasseyent et se comportent comme si l’altercation n’avait pas eu lieu. Le roi réitère son geste, m’invitant à continuer

Je regarde l’homme à la robe de bure qui paraissait, quelques secondes plus tôt, prêt à me faire lapider ; il ne manifeste plus aucune hostilité envers moi. Il semble, ainsi que toute l’assemblée, attendre que je reprenne la parole. J’obtempère :

« Dans ma culture, être comparé à la lune est très flatteur, la lune étant considérée comme le plus bel objet céleste.

— Vous cabotinez, Raman Chandra, m’interrompt la reine dont l’époux couvre la main de la sienne en souriant.

— Oui, majesté, mais pour votre plus grand plaisir… Donc, je suis Chandra quatrième fils du Mahārāja de Jaipur, ce titre correspond à celui de “roi des rois”, ce qui fait de moi un prince. Un prince loin du trône, mais pas un prince mendiant. J’étudie à Bénarès, différentes disciplines auprès de mon maître le philosophe Vâtsyâyana. Cette ville située à cent quatre-vingt-dix lieues de Jaipur est hors de l’autorité de mon père. Voilà qui je suis et d’où je viens.

— Mais où sont ces villes ? demande le roi Liam.

— Je crois que comme vos amies Alfes, pardon Elfe et Naine, mon monde n’est ni tout à fait le vôtre ni tout à fait un autre. Un matin, cela fait déjà neuf lunes, je rentrais à Bénarès ayant passé la nuit… Heu ! D’où j’arrivais, n’a aucune importance… Donc ce matin-là ma monture Chaitali… Laissez-moi plutôt vous parler de Chaitali dont le nom peut se traduire par “Pleine de vigueur”. Elle m’a été offerte, alors qu’elle était âgée de quatre ans, par ma mère la Mahārājñī Dalaja, comprenez : “la Reine Miel”.

» C’est une jument Marwari, maintenant âgée de huit ans. Ses oreilles se rejoignent aux pointes comme des croissants de lune. Sa robe grise, son étoile blanche en tête, ses quatre balzanes blanches, ses épis spiralés le long de l’encolure et sur les boulets… autant de porte-bonheur font d’elle une monture exceptionnelle de très grande valeur. J’ai malheureusement dû la laisser en pension à Fiume pour prendre la mer afin de rejoindre Alastyn. 

» Donc, ce matin-là, Chaitali avait adopté une allure propre à sa race, le rehwal (8), si confortable que je rêvassai sur sa selle, les rênes reposant sur son garrot. Aussi, lorsque la végétation changea dans la forêt, je ne le remarquai pas immédiatement. À dire vrai c’est en frissonnant que je réalisai le changement de température, puis vis les essences forestières inhabituelles. Le temps d’abandonner mes rêveries et de prendre pied dans la réalité, Chaitali pénétrait dans une clairière et se cabrait, face à une meute d’une dizaine de loups, manquant me désarçonner.

» Les Marwaris sont renommés pour leur bravoure et leur courage dans la bataille. Un cheval Marwari ne quitte un champ de bataille que pour trois raisons, la victoire, la mort, ou la mise en sécurité de son maître gravement blessé. Chaitali, digne représentante de sa race, loyale envers son cavalier, se prépara au combat. Ce qui ne fut pas du tout mon cas, revenant de… bref, je n’étais pas armé, hormis six couteaux de lancer bien rangés au fond d’une de mes sacoches. Les choses se présentaient mal… alors les loups regagnèrent la forêt l’un derrière l’autre. Les derniers à disparaître furent une louve et son louveteau d’à peine trois mois, étonnamment à peu près aussi grand que sa mère. Les choses s’arrangeaient… enfin presque, parce qu’il en restait un de loup qui manifestement n’avait pas décidé de partir... Et quel loup, un loup de la taille d’un tigre du Bengale, noir comme la nuit et des yeux de démon !

» Chaitali se cabra de nouveau, menaçante. Elle fouetta l’air de ses sabots. Ayant cette fois les rênes bien en main, je ne fus pas déséquilibré, si j’avais eu un sabre je me serais préparé au combat. Envisageant ma fin, j’espérais que lors de ma prochaine incarnation, je serais un loup comme celui-ci et non un lapin. Il me faut vous dire que mon maître Vâtsyâyana me répète toujours : “Tant expérimenter et propager ta discipline préférée, en privilégiant ton Kāma au détriment de ton Artha et de ton Dharma (9), est mauvais pour ton karma. Si tu continues comme ça tu te réincarneras en lapin.”

» Mais revenons à notre rencontre ! Je me préparais donc à mourir… espérant être aussi brave que Chaitali. Laquelle, prête au combat, défiait le monstre… Alors que la cavale et moi nous attendions à ce qu’il charge ; il se coucha ! Un instant, j’entrevis l’occasion de vaincre ! Le suivant, l’animal prit contact avec moi ! Probablement avec ma jument également, car elle se calma tout en restant attentive. Il m’informa qu’il n’avait aucune intention belliqueuse… et qu’il réclamait mon aide !

— Il parle ? demande le duc Mael.

— Non, Votre Seigneurie, il ne parle pas, il fait naître des images, des scènes, et des concepts dans ma tête. Pour les réponses, bien qu’il lise mes pensées, je lui parle, c’est moins perturbant pour moi. »

Le despote Niall m’interroge à son tour.

— Avez-vous des dispositions particulières pour cela ?

— Non, Votre Seigneurie, il prétend avoir la capacité de lire les pensées de toutes les créatures vivantes et pouvoir communiquer avec toutes celles qui sont suffisamment évoluées pour cela. Il peut exercer cette capacité dans un rayon de quinze toises autour de lui.

— Alors pourquoi vous a-t-il choisi ?

— Il prétend ne prendre contact qu’avec ceux qui sont capables d’accepter ce contact sans verser dans la folie.

— Et comment savait-il que vous en étiez capable ?

— Je l’ignore, et bien qu’il ne m’ait jamais répondu sur ce sujet, je suppose qu’il n’est pas étranger à ma venue dans votre monde. Son mode de communication lui permet d’ignorer les questions auquel il ne désire pas répondre.

— S’il intervient dans votre tête, ne croyez-vous pas qu’il vous manipule ?

— Non, je me suis posé la question, mais cela me semble improbable.

— Qu’est-ce qui vous permet de le penser ?

— La logique si chère à mon maitre. Je ne suis personne, je n’ai aucun pouvoir, aucune influence. Si vous deviez manipuler quelqu’un, despote, choisiriez-vous un étranger inconnu et solitaire ?

— Pour un assassinat, oui !

— Despote, ici, un assassinat est impossible, tous le savent… Prince Chandra, terminez votre récit. Mais, dites-nous, d’après le lieutenant Ilteram ce loup aurait un nom, Bhey…, intervient le roi.

— Bhediya, votre majesté, mais ce n’est pas son nom. Son mode de communication exclut les noms. Lorsqu’il est concerné par ce qu’il me transmet, je vois son image. Je l’ai donc appelé Bhediya, c’est-à-dire "loup" ou "le loup"… Et s’il vous plait ne m’appelez pas prince, personne ne m’a jamais appelé prince.

— Alors, Chandra, utilisez Bhediya pour le désigner, ce sera plus clair pour nous. Je vous en prie, reprenez.

« Bhediya me guida vers une grande clairière, au milieu de laquelle se trouvait un lac, au bord duquel il y avait une chaumière, refuge d’une druidesse, qui m’hébergea pendant six lunes. Elle me nourrit, m’habilla, car j’avais quitté une forêt près de Bénarès un matin proche du solstice d’été, pour entrer dans une autre quelques jours après l’équinoxe d’automne, et n’ayant passé qu’une nuit ch… à l’extérieur de Bénarès, je n’avais dans mes sacoches que le strict nécessaire. Elle m’enseigna votre langue, votre culture, votre géographie, en échange je lui contais ma culture, lui expliquais les disciplines que j’étudiais. Elle m’apprit que nous étions dans une forêt proche de la ville de Raminia, qui se situe au nord-est de Shanya, que sous l’influence de la contrée voisine de Shannon, les mœurs avaient changé en trois générations, que certains l’appelaient sorcière. »

« Elle fit de moi un maitre de l’oral, non pas que je fus ignorant en cette matière, mais de la pratique assidue à l’art, il y a un grand pas, qu’elle me fit franchir. Savoir faire durer le plaisir, accélérer le rythme, le ralentir, avoir des hésitations, se livrer à des digressions, pour toujours revenir à l’objet principal, maintenir en haleine jusqu’à la révélation finale, et surtout avoir la langue agile et garder les lèvres humides… Car qu’y a-t-il de pire qu’une bouche sèche pour un conteur ? » De nombreux verres et hanaps me sont tendus, c’est avec un malin plaisir que je choisis le verre que me tend une magnifique femme brune, manifestement shannonnaise, assise à côté de l’homme en robe de bure. La contrainte exercée par l’injonction du roi – qui fronce légèrement les sourcils, désapprouvant cette provocation  – est très puissante, car l’homme ne réagit absolument pas, mais peut-être n’a-t-il pas un esprit très éveillé ?  Le sourire de la reine m’invite à continuer : « Belle dame, savez-vous qu’en buvant dans votre verre je connaitrai vos pensées ? » Baissant ses yeux noisette, elle devient pivoine et opine. Je bois une bière âpre rafraichissante, lui rends son verre, et la remercie en lui envoyant un baiser du bout des doigts, faisant cette fois grogner son voisin.

« Mon quotidien était partagé entre la monte de Chaitali, seul ou avec Mélusine à califourchon devant moi, mon entrainement au lancer de couteaux, l’apprentissage de votre langue, du dire de Dana, de l’histoire des Tuatha Dé Danann, nos joutes  – oratoires ou autres  –,  la visite de Bhediya qui me transmettait son histoire et celle des Ases, Mélusine nommant les personnages dont Bhediya nous montrait l’histoire. En contrepartie, je récitais à Mélusine des extraits du Mahâbhârata, du Râmâyana, et de l’œuvre de mon maitre, le Kāmasūtra, domaine dans lequel, de par sa nature, elle n’avait rien à apprendre. »

« J’ai omis de vous le dire, mais la druidesse n’en était pas une. Mélusine est une Bansidh (10).  Les Bansidh sont des Tuatha Dé Danann, aussi appelées Faé (11), parce qu’elles furent vaincues par des envahisseurs, et contraintes de se réfugier dans le Sidh. Dana les a faites séductrices. Elles collectionnent les mortels valeureux, malheur à ceux qui oseraient rejeter leurs avances. Dana les a aussi faites métamorphes et leur a offert l’éternité si elles reprennent chaque jour pendant au moins six heures leur forme animale, mais elles peuvent choisir le mokṣa en restant humaine pendant vingt-quatre heures consécutives. Mélusine, qui veut vivre longtemps et marquer l’histoire, tous les jours à minuit reprend sa forme reptilienne et se réfugie dans le lac, dont elle ne ressort qu’à l’aube. »

« Vint le jour ou Bhediya et moi dument prendre la route pour être ici aujourd’hui, jour du solstice d’été. Bhediya, qui pendant les six lunes précédentes, avait vécu avec sa meute, ne me rendant que des visites quotidiennes d’une ou deux heures, chemina avec moi, ne rejoignant les siens que lorsque nous approchions d’habitations. La meute se déplaçait avec beaucoup de discrétion, car jamais je ne la vis. Mélusine ayant fait de moi un conteur de qualité, j’obtenais sans difficulté le gite et le couvert, dans les fermes, relais, auberges et hostelleries, en campagne comme en ville. » Cette fois, c’est la princesse Ainu qui m’interrompt. « Êtes-vous sûr de ne pas être manipulé, parce que vous aviez l’air parfaitement heureux avec cette Mélusine ? Pourquoi partir ? »

« Les raisons sont multiples. D’abord, j’espère bien retourner chez moi un jour. Ensuite, je ne suis pas sûr que rester auprès de Mélusine soit salutaire, je fus heureux auprès d’elle et je suis heureux qu’elle m’ait laissé partir. Enfin, Bhediya m’a très généreusement récompensé… il est temps de vous en dire plus sur lui. Il est le descendant de Fenrir, fils de Loki, et de la géante Angrboða. Fenrir était un loup géant beaucoup plus grand que Bhediya. Enchainé par ruse par les ases, il réussit à se libérer pour la bataille du Ragnarök, au cours de laquelle il dévora Óðinn avant d’être tué par Víðarr, fils de ce dernier. Fenrir avait deux fils, Sköll le moqueur, et Hati le haineux qui ne se reproduisit jamais. Sköll, lui, engendra un seul et unique louveteau, et depuis, chaque descendant n’en engendre qu’un, mâle ou femelle, mais unique, de sorte que depuis la mort d’Hati il n’existe qu’un seul et unique descendant de Fenrir par génération. »

« Dana, dans son immense sagesse, a limité la fécondité de ceux de ses enfants dont la longévité est exceptionnelle. » La reine étouffe un sanglot et essuie une larme, le roi me fusille du regard, je comprends instantanément l’inquiétude de la reine, et mets un genou à terre.

— Majesté, soyez sans crainte, vous aurez au moins un enfant, c’est une certitude. Bhediya affirme que vos lignées sont appelées à se rencontrer plusieurs fois dans le futur.

— En êtes-vous certain ?

— Sans le moindre doute, majesté. Bhediya et Mélusine sont certains que ces rencontres auront lieu.

La reine se calme, embrasse le roi et m’adresse un sourire marri. Le roi, selon son habitude, m’invite d’un geste à poursuivre. Je me relève.

« La lignée de Sköll étant unique, le métissage avec les loups gris a pour conséquence la diminution de la taille, de la longévité et des capacités de ses représentants… peut-être disparaitra-t-elle ? Mais revenons au présent que me fit Bhediya pour me récompenser de l’accompagner. » Dis-je en déroulant le ruban d’autour de ma taille. Je m’approche de la princesse Grüchka et le lui tends : « Princesse, vous avez entendu qui prétend être mon compagnon de voyage. Voici le présent en question. Examinez-le et dites-nous ce que c’est. » La princesse prend le lien, l’examine minutieusement. L’incrédulité apparait sur son visage. Elle le frotte contre sa joue, le hume, écoute le bruit qu’il fait lorsqu’elle le froisse, tente de le rompre, de le couper. L’incrédulité fait place à la stupéfaction.

— Alors princesse, avez-vous identifié cet objet ?

— Oui… Oui, c’est… c’est Gleipnir, aucun doute c’est Gleipnir !

— Voulez-vous expliquer à l’assemblée ce qu’est Gleipnir ?

— Oui !

La princesse se lève. Aussitôt, son voisin Ardril se lève à son tour, passe ses mains sous les aisselles de la naine, « vous permettez ? », lui demande-t-il. Elle acquiesce. Ardril la soulève et la dépose debout sur la table. Elle exhibe le présent à la vue de tous : « Ceci est Gleipnir, c’est un lien qui est, comme vous pouvez le voir, aussi fin, lisse et doux qu'un ruban de soie, pourtant il est plus résistant que n'importe quelle chaîne. Il fut façonné par les miens, dans le royaume souterrain de Svartálfaheimr, il y a si longtemps que la plupart d’entre nous doutent qu’il ait vraiment existé et croient qu’il n’est que le symbole de notre savoir-faire. Il est composé de six éléments : le bruit du saut d'un chat, la barbe d'une femme, les racines d'une montagne, les tendons d'un ours, le souffle d'un poisson et la salive d'un oiseau. Il fut forgé pour enchainer Fenrir après qu’il eut brisé le lien nommé Lœðing, puis celui nommé Drómi. C’est un présent d’une valeur inestimable. » Elle me tend Gleipnir, que j’enroule autour de ma taille, pendant qu’Ardril la redescend et l’invite à s’assoir.

Je reprends mon récit : « Partis des environs de Raminia, nous parcourions une dizaine de lieues chaque jour, à l’exception de trois jours ou nous fumes immobilisés aux environs d’Erestia, en Shannon, par les intempéries rendant les gués impraticables. Nous sommes arrivés à Alexandia en moins de deux lunes. »

« Le premier soir, à l’auberge du port, une jeune comtesse, séduite par les extraits du Râmâyana que j’avais choisis de conter ce soir-là, prit langue avec moi. Dans la conversation, elle me proposa de m’apprendre à lire votre alphabet, et de m’aider à sélectionner dans la célèbre bibliothèque les œuvres essentielles à lire pour connaitre votre monde. Elle me fit aussi part de son désir d’enfant, et de son intérêt à ce que j’en sois le géniteur, ceci ne m’engageant à rien d’autre. »

« C’est ainsi que j’appris, Bandrui, » dis-je en m’inclinant vers elle « qu’en Shanyl vous aviez conservé la tradition matriarcale, n’y intégrant qu’une notion de filiation paternelle optionnelle, et réussi à concilier la tradition druidique avec l’écrit en approuvant l’édition d’un livre de Dana. »

« Mon séjour dura douze jours. Le matin, je montais Chaitali, allant en forêt pour rencontrer Bhediya. L’après-midi, j’étudiais à la bibliothèque avec la comtesse. En soirée, je me produisais comme conteur dans un établissement différent chaque soir, et à deux reprises comme lanceur de couteaux avec la comtesse comme partenaire, dans un exercice que Mélusine m’avait enseigné. La nuit, je partageais la couche de la comtesse… Ma renommée de conteur s’étant répandue, la bibliothèque me fit l’honneur de m’inviter ès qualités à deux reprises. J’ose croire que l’influence de la comtesse n’en fut pas la seule cause. La première fois, j’improvisais autour de deux poèmes de l’Edda (12), Völuspá (13) et Gylfaginning (14), et autour d’extraits du Mahâbhârata, mes auditeurs ayant souhaité connaitre ma culture, la seconde. »

« Quand nous partîmes, la comtesse me remit un billet pour l’intendant de son domaine de Fiume, lui demandant de prendre soin de ma monture comme si c’était la sienne, et de me prêter toute l’assistance dont je pourrais avoir besoin. »

« En forêt de Brucélionde, Bhediya fit ses adieux à sa meute qui y vivait depuis notre arrivée à Alexandia. J’eus la surprise de voir que le louveteau, qui s’avère être une louvette de maintenant un an, a un pelage aussi blanc que celui de son père est noir. Elle est déjà plus grande que sa mère. Bhediya pense qu’elle vivra deux fois plus longtemps qu’un homme. »

« Pour me l’exprimer, il a fait naitre en moi l’image de la louvetone à côté d’un bébé, la louvetone devint la louvette que j’avais sous les yeux, puis une louve alors que le bébé devenait un jeune enfant de deux à trois ans. Puis l’enfant devint adulte puis vieillard, alors que la louve devenait plus puissante. Le vieillard fut remplacé par un nouveau-né, qui à son tour devint adulte puis vieillard, avant de mourir en même temps que la louve. Voici comment il arrive à exprimer un concept aussi abstrait que le temps. »

« Le voyage, qui dura treize jours, se déroula comme le précédent, excepté que si Bhediya ne s’approchait toujours pas des habitations, il restait seul la nuit, attendant mon retour. Avant d’entrer dans Fiume, nous cherchâmes un lieu d’où nous pourrions le faire embarquer. Nous avons trouvé notre bonheur à cinq lieues au nord de la ville, au bord de la mer, une crique en bordure de forêt. Je me rendis à Fiume, y trouvai sans difficulté la résidence de la comtesse, présentai le billet à l’intendant qui m’attendait. Il avait reçu deux messages par pigeon, le premier lui annonçait ma venue, le second m’était destiné, il me remit donc un tube cacheté que je m’empressai d’ouvrir. »

— La comtesse Nnn… attend-elle un enfant ?

— Quelle perspicacité Bandrui !

— Je n’ai guère de mérite. Dans notre noblesse, peu nombreuses sont celles qui se réclament de la tradition matriarcale, et une seule est assez puissante pour la vivre aussi pleinement, depuis l’arrivée de nos alliés en Shannon !

— Merci pour votre discrétion.

— Ananga, je vous taquinais, imitant vos hésitations pour que vous sachiez que je suis moi-même une experte de l’oral. Quant à la discrétion Shankar, cette aventure vous serait arrivée en l’île d’An t-Eilean Sgitheanach, où, entre parenthèses, le titre de comtesse n’existe pas, toutes les femmes de l’île seraient susceptibles d’être votre comtesse. En Shanyl, s’il s’agissait d’une druidesse, d’une guerrière, d’un membre de la petite noblesse ou d'une roturière, les possibilités seraient encore nombreuses. Mais en l’occurrence…

« Sajjan, au moins la moitié des personnes assises autour de cette table ont compris qui porte ton enfant, car elle a bien ce bonheur, n’est-ce pas ? » l’interrompt la reine.

« Oui majesté, oui Maebd… » Je la regarde, elle sourit, acceptant d’un battement de cils cette familiarité. « J’ai pu lire sur le papier pelure, après l’avoir déroulé, qu’elle portait “ un enfant ” selon ses mots, précisant que “ mes visites seraient les bienvenues ”, elle y ajoutait des souhaits de réussite pour mon voyage, et mon retour dans mon monde. »

« L’intendant me reçut avec courtoisie, il s’enquit de mes besoins, je lui expliquais la destination de notre voyage, lui précisais qui était mon compagnon de voyage, et que nous devions impérativement être ici aujourd’hui. D’une grande efficacité, l’après-midi même, il m’annonçait avoir trouvé un navire dont l’équipage accepterait mon compagnon à bord. Il m'expliqua qu’en cette saison il faudrait cinq jours de mer pour arriver en Alastyn, que le solstice d’été étant dans huit jours nous devions soit débarquer en Alastyn trois jours avant le solstice, soit tourner en rond en mer pendant trois jours, ou encore passer trois jours à Fiume, ce qu’il me conseillait, ajoutant que la résidence étant en périphérie de la ville mon compagnon pouvait y résider. »

« L’intendant ayant, selon les ordres de la comtesse Niamh, » cette fois, la reine se joint à Maebd dans son approbation, je reprends « payé le capitaine pour les jours d’attente à Fiume, la traversée, l’attente en Alastyn, et la traversée retour. Je décidai de résider deux jours à Fiume et d’embarquer six jours avant le solstice par précaution. Bhediya choisit de rester en forêt. Il y a six jours, j’embarquai, fis mettre le cap sur la crique à cinq lieues au nord, où une barque et deux rameurs me permirent d’embarquer Bhediya. »

« L’équipage n’étant pas à l’aise en présence de mon compagnon, il ne quitta pas la cabine pendant tout le voyage. Personnellement, je ne la quittai que deux fois par jour pour prendre l’air pendant une heure. Nous sommes arrivés hier, le bateau est mouillé à un ponton situé dans une petite crique à l’est du pied de la rampe menant au domaine royal, nous sommes restés à bord jusqu’à ce matin. »

« La crique des contrebandiers ! » dit le roi. « Chandra, veuillez partager la fin de notre repas. »

« Maebd, Scáthach, vous lui ferez bien une place entre vous », intervient la reine.

Qui continue « Aífe, inutile de protester, si je ne me trompe vous y avez déjà goûté ! »

Provoquant des éclats de rire.

— Méfiez-vous Sajjan, j’en ai entendu murmurer à ce coin de la table.

— Qu’avez-vous entendu majesté ?

— Certaines prétendent en remontrer à Mélusine.

Scáthach se lève.

— Même à Felurian !

Nouvelles rafales de rires.

Le roi reprend.

— Pourquoi êtes-vous ici ?

— J’accompagne Bhediya !

— Que désire-t-il ?

— Une audience !

— Avec qui ?

— Je ne sais pas !

— À quel sujet ?

— Je ne sais pas !

— Pourquoi aujourd’hui ?

— Je ne sais pas !

— Sergent Seaghdh !

— Oui sire ?

— Amenez Bhediya.

— Oui sire !

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(1) Le mot est utilisé ici au sens usuel (point le plus élevé de sa trajectoire) et non au sens astronomique.

(1bis) plat principal, qui se compose de diverses viandes rôties accompagnées de sauces, autour duquel le banquet est organisé.

(2) mokṣa : délivrance ultime par laquelle se trouve brisé tout lien avec le cycle des renaissances.

(3) une paragnathide (ou [un] oreillon) est un élément servant à protéger les joues.

(4) équivalant oral d’un livre.

(5) Bandrui : de ban dru “femmes fortes” “sages”, nom donné aux druidesses.

(6) Cladio : épée celtique à double tranchant (pour frapper de taille), d’une longueur de lame d’environ 60 cm (un pied et quatre pouces). Se terminant par une pointe (pour frapper d’estoc), adoptée par les Romains sous le nom de (gladius) glaive.

(7) « † » L’obèle est une marque utilisée pour noter un passage douteux ou interpolé dans les anciens manuscrits. Utilisé ici pour marquer la retranscription douteuse des mots, réellement prononcés par le roi. Il s’agit en réalité de la transcription de l’injonction, telle que comprise, par tous les autres (à l’exception, peut-être de la reine).

(8) Rehwal allure supplémentaire des chevaux de race Marwari, sorte d'amble rompu. (Amble rompu : allure plus généralement appelée traquenard, et qui consiste, pour le cheval, à trotter du devant et à galoper de l'arrière-train)

(9) Traductions très sommaires. Kāma : plaisir. Artha : profit (financier, familial et social). Dharma : devoir (vertu).

(10) Bansidh : femme (ban) de l’autre monde (Sidh)

(11) Faé : vaincu(e), en gaélique

(12) Edda : ensemble des récits mythiques nordiques transmis oralement.

(13) Völuspá : La prédiction de la voyante, en vieux norrois (islandais).

(14) Gylfaginning : la mystification de Gylf, en vieux norrois.

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